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Inoubliable


Pour diverses raisons, Jean-Jacques Eydelie ne pourra jamais effacer de sa mémoire son court passage à Marseille il y a 20 ans. Entretien exclusif

 

Jean-Jacques Eydelie était un footballeur professionnel. Et pour ceux qui l’auraient oublié, un bon footballeur, qui a gagné la Ligue des Champions face au Milan AC en 1993 avant de voir sa carrière fauchée en plein vol suite à l’affaire VA-OM, à laquelle son nom reste irrémédiablement associé.

Depuis, même s’il ne pourra jamais tout effacer d’un coup de baguette magique, il tente de se reconstruire et de rebondir dans un milieu qu’il affectionne par-dessus tout.

Pas évident.

 

 

Où habitez-vous maintenant Jean-Jacques ? 

J’habite dans le Maine-et-Loire, à côté de Cholet, dans un petit patelin qui s’appelle Beaupréau. C’est proche de Nantes, où je suis arrivé à 14 ans pour suivre ma formation en club. C’est une région que je connais depuis longtemps.

 

Vous êtes né et avez grandi à Angoulême. C’était une ville de foot à l’époque…

Effectivement, le club a eu ses heures de gloire avec la Première Division dans les années 70, et même la Coupe d’Europe. Petit, j’allais au stade avec mon père, c’était extraordinaire ! Plus tard, j’ai joué en lever de rideau de certains grands matches de Coupe de France contre le FC Nantes d’Henri Michel ou l’AS Nancy de Michel Platini en 1979. Ça reste des souvenirs très forts. Malheureusement, le club est en DH maintenant…

 

Comment avez-vous été recruté par le FC Nantes ?

Robert Budzinski m’avait repéré lors d’un tournoi à Thonon-les-Bains, où je m’étais rendu avec une sélection régionale… Il a contacté mes parents et j’ai intégré le Centre de formation à 14 ans, en 1980, dans un club où il y avait les meilleurs joueurs français de l’époque : Henri Michel, Jean-Paul Bertrand-Demanes, Loïc Amisse, Maxime Bossis, José Touré, Eric Pécout… C’était fabuleux ! Je n’avais qu’une envie, c’était de les rejoindre ! Puis j’ai signé mon premier contrat professionnel en 1984.

 

« Je suis au plus bas de l’échelle sociale… »C’était le temps des copains…

Ah ! C’est le moment le plus merveilleux ! Il y a l’insouciance et aussi sa passion pour le football, que l’on vit au quotidien. Surtout quand vous avez la chance de côtoyer un personnage, un « maître » comme Jean-Claude Suaudau, qui vous apprend absolument tout sur le bout des ongles… Vous nagez en plein bonheur !

 

Vous l’avez revu récemment ?

Il y a trois ans, on s’est revu au salon du livre à Vannes, pour la première fois depuis mon départ de Nantes en 1992. Ça a été un grand moment d’émotion, un peu comme si un fils retrouvait son père. Nous avions des sentiments très forts l’un envers l’autre. J’avais vraiment des relations privilégiées avec lui… Il a eu des mots très gentils à mon égard. Je suis surpris que personne n’ait réussi à le sortir de sa retraite. Comment peut-on se passer d’un homme comme lui dans le football ? C’est une perle.

 

Où en êtes-vous sur un plan professionnel ?

Pour l’instant je suis sans emploi, dans des conditions très délicates pour assumer financièrement la vie de ma famille au quotidien. Je suis au plus bas de l’échelle sociale, je touche le RSA. Ce sont des choses que l’on n’a pas fierté à dire. Il nous est arrivé de pleurer tous ensemble. Nous avons encore tous nos enfants sous notre toit, mes cinq garçons. Cette famille unie, c’est ma plus grande fierté.

 

Votre femme, Christine, est toujours restée à vos côtés dans tous ces moments difficiles…

Ma femme, c’est un être unique. Nous sommes mariés depuis 23 ans. Je suis fils unique, donc elle a été mon amie, ma sœur, ma femme… Elle est tout pour moi. Vu ce qu’on a traversé, elle m’a sans arrêt prouvé son amour. C’est indéfinissable. Elle a toujours été très franche et très honnête avec moi : c’est aussi ce qui m’a fait avancer et garder espoir. Elle m’encourage à me battre, à ne pas lâcher.

 

Rester dans le football, c’est votre souhait le plus cher ?

Oui. Je veux rester entraîneur. Pendant cette période, depuis dix ans, j’ai eu tous mes diplômes. Il me reste le dernier DEPF à passer. Je vais m’inscrire pour la session 2012-2014. Pour le moment, je n’ai pas eu de proposition ni d’opportunité, mais j’espère que ça va venir. Je suis repassé par le football amateur mais le haut niveau me manque.

 

Dans quel rôle vous vous verriez exactement ?

Soit dans la formation des jeunes, qui me passionne, soit adjoint d’un entraîneur principal pour lui apporter mon expérience sur le plan technique, mais aussi psychologique. Je pense que j’ai beaucoup à offrir…

 

Quel regard portez-vous sur la Ligue 1 d’aujourd’hui ?

Je ne vois pas grand-chose qui me fasse vibrer. Le football est sclérosé en L1. La peur de perdre l’emporte sur l’envie de gagner avec du beau jeu. Dans les années post-98, on s’est moqué de cette philosophie, qui demande de la patience. Et aujourd’hui, on constate toutes les similitudes entre le jeu à la nantaise de « Coco » Suaudau et le Barça… En France, il n’y a pratiquement pas de spectacle. Heureusement qu’il y a Lille, Montpellier, Lorient et Marseille, que je trouve intéressants. L’OM de Didier Deschamps est pragmatique, mais on ne s’ennuie pas.

 

Est-ce que vous décrochez souvent votre téléphone pour proposer vos services ? Comment ça se passe concrètement ?

Je n’arrête pas d’appeler à droite à gauche depuis des années ! Et quand je dis « depuis des années », c’est la réalité ! J’ai beaucoup de monde au téléphone et j’ai rencontré également énormément de personnes. Devant moi, ce sont toujours les mêmes réponses – quand on me répond : on me plaint qu’il me soit arrivé cette histoire dans ma vie, on me passe la pommade… Sauf qu’en fin de compte, on tarde à me faire confiance. J’ai donc pris un agent depuis décembre dernier qui m’assiste désormais. Il faut vivre avec son temps, la plupart des entraîneurs ont un agent, je trouve ça normal.

 

Vous ne comprenez pas qu’on puisse rester méfiant avec vous aujourd’hui encore ? 

Ce qui n’a surtout pas plu, c’est que je dise la vérité ! J’ai écrit deux livres (« Je ne joue plus ! » en 2006, éd. L’Archipel, et « Sale temps pour le foot » en 2009, éd. Denöel), non pas pour dénoncer qui que ce soit, mais pour me laver la conscience. J’en avais besoin pour me « soigner ». J’ai eu l’impression d’avoir été jeté aux déchets. Si j’étais resté malade avec tous ces secrets, j’aurais eu plus de crédit je pense… Si ces gens-là me tournent le dos, voire pour certains ont de la haine envers moi, c’est parce qu’ils savent que je dis la vérité. Ils m’ont condamné là-dessus. Tant pis.

 

Parmi « ces gens », vous incluez le public ?

Ah non, pas du tout ! Même le public marseillais a très bien compris ce qui s’est passé. Je n’ai jamais eu aucun problème avec les gens de la rue. J’ai joué à Beaucaire (en National, saison 2002-2003), pas loin de Marseille, et je n’ai jamais eu aucun souci. Je suis même revenu au Vélodrome pour les 10 ans de la victoire en Coupe d’Europe, j’avais été invité par Christophe Bouchet en tribune présidentielle, et ça s’était bien passé. Sauf avec quelques-uns de mes anciens partenaires… Il n’y avait que deux anciens joueurs à mes côtés ce jour-là…

 

Vous n’avez pas gardé de réseau de vos années dans le circuit professionnel ?

La plupart de mon réseau, c’était les potes avec qui j’ai été Champion d’Europe en 1993. Mais il ne fonctionne pas pour moi. Pour l’instant en tout cas…

 

Cela vous fait encore mal aujourd’hui ?

Je suis passé à autre chose. Tous les jours, j’avance. La thérapie que j’ai effectuée ces dernières années m’a aidé à évoluer, à ne pas rester cloisonné dans un espace et une certaine paranoïa…

 

A qui en voulez-vous le plus ?

A moi-même. Et qu’à moi-même. Même si on m’a tenté, même si je sais que j’aurais pu ne jamais jouer cette finale de Coupe d’Europe, j’aurais dû dire « non, laissez-moi tranquille, je ne veux pas faire ça ». Regardez à l’arrivée, 19 ans après, où ça m’a amené cette histoire ! C’est normal que je m’en veuille…

 

« Une photo avec Tapie et Bernès, pour les 20 ans de la victoire de 93 ? Ce serait tellement intelligent… » Quels rapports affectifs entretenez-vous avec l’OM maintenant ?

Attendez, ne vous trompez pas ! L’OM, c’est le club dont on est amoureux et qu’on supporte tous les matches ! Dans la famille, on soutient tous l’OM ! On a de vrais sentiments fidèles pour ce club, c’est une religion à la maison… Et puis mes garçons sont tellement fiers que j’aie porté ce maillot mythique. J’ai quand même participé à la plus grande victoire de l’histoire de l’Olympique de Marseille ! Ça reste LE meilleur moment de ma carrière ! Mon coeur palpite toujours quand je repense à cette finale. J’ai gagné cette Ligue des Champions, sur le terrain, face au Milan AC, au même titre que Deschamps, Boli, Barthez, Desailly, Sauzée ou Di Méco… Ça, personne ne pourra me l’enlever.

 

L’année prochaine, justement, il y a l’anniversaire des 20 ans de la victoire de Munich…

L’OM 93 appartient au patrimoine du football français. La meilleure réponse qu’on pourrait faire, pour enterrer définitivement tout ça, ce serait de se retrouver tous ensemble et de fêter ce titre 20 ans après, voire jouer un match de gala. Je vais même plus loin : je ne refuserais pas une photo avec Tapie et Bernès. Ce serait tellement intelligent.

 

On a l’impression que vous êtes toujours dans l’attente d’une sorte de rédemption officielle du monde du football…

La seule rédemption que je puisse avoir, c’est qu’on me remette un jour le pied à l’étrier et qu’on me redonne une chance. J’attends une opportunité. Je reste frustré par rapport à la deuxième partie de ma carrière, où j’ai eu l’herbe coupée sous le pied. J’ai beaucoup de choses à donner au football, qui reste ma passion. Je suis l’unique responsable de ce qui m’est arrivé, mais je ne vais pas m’en vouloir jusqu’à ma mort ! J’estime avoir assez payé…

 

Quelles leçons avez-vous tiré de cette histoire ?

Aujourd’hui, je m’attache à faire attention entre le bon et le mauvais, entre la vérité et le mensonge. Je suis en paix avec moi-même, je ne suis ni haineux ni aigri. Pour moi, ce dossier VA-OM est clos. A 46 ans, avec tout ce que j’ai vécu, je me sens définitivement mûr et prêt à marcher vers l’avenir, sur un chemin propre, de manière très loyale et très sereine. Et surtout avec beaucoup d’enthousiasme et de volonté !

 

Vous restez optimiste ?

Je ne vois aucune lumière à l’horizon pour le moment. On se demande si un jour on pourra reprendre un peu d’oxygène. Mais je sais que ça va revenir, il n’y a aucune raison pour que ça ne reparte pas !

 

Entretien réalisé par Gilles BERTUZZI

 


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